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mercredi 23 juillet 2014

Tennessee Williams, Toutes ses Nouvelles (1928-1977)

Ô Merveille… Ô stupeur...

Je ne connaissais l’ami Tennessee Williams que de réputation, un nom qui tournicote, comme ça, dans l’inépuisable vastitude des “choses” qui restent à lire ab-so-lu-ment avant de mourir. Des “choses” comme Shakespeare, Jim Harrison, Averroès, Alphonse Allais, Foucault, Derrida, Plutarque (ah, ah, ah…), Musso (non, j’déconne), etc. 
La liste serait presque infinie.

Cela dit je l’avais sottement catalogué dans la case des théâtreux, à cause d’un tramway nommé Désir, et j’ai encore un peu de mal avec cette engeance, disons que lire du théâtre ne fait pas encore partie de mes tropismes. Mais n’aie aucune crainte, farang-du-pont-d’Avignon, je me soigne et le bon Docteur Tennessee Williams vient de me délivrer la meilleure des ordonnances avec cette superbe compile.
Soixante-treize nouvelles en comptant “Le vieil homme dans son fauteuil”. 

Soixante-treize snapshots de l’Amérique entre 1928 et 1977.
Soixante-treize façons de désirer.
Soixante-treize coups de poignards dans ton coeur.
Soixante-treize animaux qui trifougnent dans ta poitrine, avec leurs petites griffes acérées ; ch’te dit pas les dégats !
Pour ma part, je suis définitivement mort à la page 176 avec la nouvelle “Malédiction” (1945) ; quand le jeune Lucio et la chatte Nitchevo tombe amoureux l’un de l’autre jusqu’à aller se noyer ensemble dans la rivière ! Le coup fatal, Ch’uis mort avec eux, ‘tain ! Pour faire plus crédible, j’ai attrapé Mon-Fils-Pougne et j’ai tenté de nous noyer dans la baignoire… il a refusé, ce salop m’a griffé ! Bon, il n’avait pas lu Malédiction, y pouvait pas comprendre ! Ce n’est qu’un reptile, après tout…

[...]
Alors, il lui arriva soudain, et pour la dernière fois de sa vie, d’accomplir un acte généreux et pitoyable : un acte divin.
A l’entrée d’une ruelle, juste un peu plus loin, il vit tout à coup la silhouette boitillante et légèrement tordue de son amie perdue - la chatte, oui, Nitchevo !
Il se tint absolument tranquille et laissa son amie s’approcher, ce qu’elle fit avec la plus grande difficulté. Leurs regards étaient comme des cordes qui les rapprochaient lentement, malgrè la résistance de leurs corps. Elle était gravement blessée. Elle pouvait à peine remuer. Et cependant elle approchait, dans une lente consumation d’elle-même. Et pendant tout ce temps, elle gardait les yeux fixés sur lui. Ses yeux d’ambre le regardaient avec leur dignité habituelle, avec cette dévotion absolue, comme si elle le retrouvait après une absence de cinq minutes et non pas après ces journées et ces journées de faim, de malheur et de froid.
Lucio se baissa et prit sa chatte dans les bras. Il chercha pourquoi elle boitait et vit qu’elle avait une jambe écrasée - certainement depuis plusieurs jours déjà. La plaie s’était infectée et avait virée au noir. Elle dégageait une horrible odeur. Dans ses bras, son corps n’était plus qu’un petit fagot d’os et le ronronnement qu’elle essayait de faire pour le saluer était moins qu’un bruit perceptible.
Comment cela avait-il pu arriver ? Nitchevo ne pouvait pas le lui dire - et lui non plus n’aurait pu raconter à sa chatte ce qui lui était arrivé. Il ne pouvait pas lui décrire le contremaître qui grognait dans son dos, la calme arrogance des docteurs, ni la logeuse, sale et blonde, qui se satisfaisait d’un homme après l’autre. Le silence et les caresses parlaient pour eux deux.
Lucio savait que la chatte ne vivrait plus longtemps. Elle le savait aussi. Ses yeux aussi étaient fatigués : cette petite flamme vivante, lumière de la vie, commençait à vaciller, emportant le secret héroïque de la survivance. La petite flamme s’éteignait. Ses yeux se remplissaient de tous les secrets et tristesses qui sont les seules réponses aux questions incessantes du monde. La solitude surtout, la faim, l’inquiétude, la douleur. Il y avait tout cela dans ses yeux.  Ils n’en pouvaient plus. Ils voulaient se fermer sur le monde, ne plus rien voir.
Il la porta, en descendant le long de la petite rue pavée, vers la rivière. Rien de plus facile. Toute la ville menait à la rivière. L’air été devenu noir, et la lumière du soleil ne se reflétait plus sur la neige. Le vent envoyait les nuages de fumée sur les toits, comme des moutons sans défense. L’air était glacial, obscurci de fumée noire. Le vent hurlait, comme une corde de métal tendue à l’extrême.
Tout au bord de la rivière, sur la jetée, un camion gronda, chargé de lingots de métal : c’était le fer, sorti des forges de l’usine, qui disparaissait dans la nuit, alors que la terre détournait ce côté de son visage, et tendait doucement l’autre à la gifle brûlante du soleil.
Lucio parlait à la chatte, au bord de la rivière qui glissait devant eux.
- Bientôt, murmura-t-il. Bientôt, bientôt, très bientôt.
Elle ne se débattit qu’un court instant : dans un moment de doute, elle lui griffa l’épaule et le bras. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée ? Puis l’extase passa, elle retrouva la foi. Ils disparurent l’un et l’autre dans la rivière, loin de la ville, comme la fumée que le vent emporte loin des cheminées.
...

Le camarade Tennessee Williams m’appert comme la brique idéale qu’il faut placer entre un Jack London et un Oscar Wilde ou entre un Dostoïevski et un Malcolm Lowry, si tu vois (sinon, dépêche-toi de te renseigner, malheureux !).

Un explorateur du désir, de la vie et de la mort. Un saltimbanque des sentiments, quoi.
Rappelle-toi que je l'ai senti passé ! 
Impossible de sortir indemne d'un bouquin pareil !






Ah qu’on a tous en nous quelque chose de tennessee...

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