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jeudi 18 septembre 2014

Nuit, Edgar Hilsenrath

Voila, on y est !
C’est ce que j'appréhende le plus dans un bouquin… quand celui-ci s’avère être un gouffre, un livre noir, une nuit blanche...

Un récit totalement subjectif de la vie du juif Ranek dans le ghetto… pour être plus précise il s’agit de la vie de Ranek et de Deborah ; Ranek le héros et Sainte Déborah, la femme archétypale.

On connaît bien nôtre Edgar maintenant, mais force est d’en convenir, farang-survivaliste, cette Nuit est son chef-d’oeuvre, c’est servi par le nombre et l’intelligence des dialogues, l’acidité et le picaresque des personnages et la loufoquerie désespérée des circonstances…

1942-43, le ghetto juif de Prokov, en Ukraine, gardé par des nazis roumains.
Oublie cependant les histoires habituelles connexes à l’historiographie idoine, tout ce que tu as pu lire sur la vie dans le “ghetto”, et rappelle-toi qu’on n’est pas à Varsovie ; pas de combats désespérés, ni de résistance organisée ; pas de SS, ni de Panzer division ; aucune gloire à titre postume, non, il s’agit ici de milliers de gens enfermés dans un huis clos mortifère. Il a simplement suffi de les laisser crever de faim. Juste un ramassis de soudards roumains, armés et donc omnipotents, pour encadrer l’enfer. Attention, ces géoliers de la vingt-cinquième heure ont une règle cependant : effectuer nuitamment et en toute impunité des rafles (des battues ?) à l’intérieur du ghetto afin d’accélérer l’extermination des unter-menschen.
C’est donc dans ce laboratoire des horreurs que vont s’affronter ceux qui concervent la volonté de survivre, et c’est ici que s’efface tout le cogito civilisé habituellement élaboré par le néo-cortex pour ne plus laisser place qu’à la chimie du cerveau reptilien. La fin de l’altruisme et de la bonté ; il n’existe plus aucune miséricorde, plus de limites, il ne reste que l’animal, que Darwin ; oui, je peux, et donc je dois dépouiller plus faible que moi pour une soupe à l’épluchure avariée ; oui, je dois fracasser la mâchoire de mon frère à peine froid et mort du typhus pour lui arracher sa dent en or qui m’assurera au moins une semaine de farine de maïs ; oui, je volerai mon voisin en toutes occasions ; oui, je rirai de la mort des autres : oui, je m’accrocherai bec et ongles à la minute supplémentaire de survie ; oui, je grognerai comme une bête en saluant une dernière aube, une dernière clope, une dernière ventrée ; oui, pour tout cela je vivrai une seconde de plus, même quand je ne serai plus qu’une bête émaciée au ventre creux bourrée de misères, de vermines, de haine et de férocité.

Avec ce livre, Edgar Hilsenrath nous rappelle qu’il existe des degrés dans l’enfer de la survie, des paliers, des cercles, et peut-être Dante avait-il raison, peut-être y en a-t-il huit, peut-être plus, peut-être moins, mais si une chose est bien sûre, c’est que ce n’est pas la peine d’aller chercher l’enfer très loin… 
L’enfer, c’était là !

Merci, ô, merci à l’ami Bertrand pour cette Nuit très très noire.




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1 commentaire:

  1. Tu m'ennuies Sergueï, j'ai tellement de livres à lire (dont ceux que ta munificence proverbiale te pousses à me prêter) que je me passerais bien de découvrir une nouvelle pépite par tes soins conseillée. Comment c'est y que je vais faire pour trouver le temps de lire cette merveille que tu livres (sans jeu de mots) à nos sens ébahis ?
    Je me permettrai l’outrecuidance de te signaler, au cas, bien improbable, où tu ne l'aurais pas lu, "Si c'est un homme" de Primo Levi, chef-d'oeuvre qui traite du même sujet mais, dans un style différent.

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