Pages

dimanche 17 janvier 2016

Le temps retrouvé, Proust

À la recherche du temps perdu VII

Le temps a filé depuis «Du côté de chez Swann», de l’adolescent souffreteux à Combray, chez tante Léonie, aux premiers émois du jeune homme quand il draguait à l’ombre des jeunes filles fleuries, à Balbec, jusqu’à ses turpitudes fessières avec Albertine et les crises de jalousie afférentes, en passant rapidement sur un long séjour en maison de santé, il s’en est passé des choses, et, mine de rien, le vieux siècle a basculé tandis que le nouveau s’avançait à grands pas, si bien que nous voila arrivés à la Grande Guerre.
C’est à ce moment là que le narrateur revient à Paris.
Saint-Loup bataille vaillamment sur le front quand il ne vient pas s’encanailler dans la garçonnière du baron de Charlus, lui-même toujours la proie de ses vieux démons malgré l’âge. Ce brave couillon va même réussir à ce faire tuer avant la fin de la guerre, te dire jusqu’où il poussera le patriotisme ! Quant à ce bon baron de Charlus, il vieillit mal et cède désormais à ses pires pulsions masochistes qui le laissent attaché sur un lit et fouetté d’abondance par quelques sbires de basse extraction loués pour l’occasion. Brrr....

Nonobstant la guerre, la vie parisienne des aristos, des grandes bourgeoises et des planqués de toutes obédiences n’en continue pas moins à sévir, malgré les Gothas ou autres zeppelins. Les «mercredis» et les «soirées-musicales» ont quelque peu changé de style - à la guerre comme à la guerre - mais on y croise toujours les mêmes badernes emperlousées.

Puis le narrateur s’éloignera encore une fois de Paris pour raisons de santé. Quand il revient à la capitale, de nombreuses années plus tard, il se rend à une réception du prince de Guermantes. Et là, sur le trajet, en trébuchant sur un pavé mal damé, il a un flash, une réminiscence quasi onirique qui lui rappelle son voyage à Venise, une résurgence du passé qui tout à coup reprend corps, comme lors de l’épisode de la madeleine de tante Léonie, et tout cela, brusquement fait sens, il faut retrouver le passé et rendre compte, retranscrire le plus exactement possible les détails de toute une vie, l’histoire de tous ces personnages que nous croisons depuis le début de la Recherche. L’écrire pour soi, pour les autres. Bref, ça dure des pages et c’est à ce moment là, dans une sorte de boucle anenthropique, un retour vers le futur, disons, que Proust décide que le narrateur écrira la Recherche. C’est le point de départ de tout ce que nous venons de lire, tout s’explique et se justifie.
Au cours de cette «matinée-musicale», il retrouve nombre d’anciennes connaissances que souvent il ne reconnaîtra pas tant elles ont changé. Il prend conscience que les mécanismes de la mémoire qu’il déploie, ne serait-ce que pour poser un nom sur un visage et qui lui permettent d'enjamber le temps, seront le moteur de sa future oeuvre d’écrivain. Hélas, sa santé est déclinante, lui aussi à beaucoup vieilli, il subit une première alerte, perd momentanément la mémoire ; aura-t-il la force et le temps de terminer ce vaste projet ?

Personnellement, je ne me pose plus la question ; il a eu le temps !

Voila mes cadets, j’y suis arrivé cette fois, j’ai réussi à au moins survoler la Recherche !
Et, pour que tu goûtes toi aussi à la magnificence de ce vin lourd et pourtant subtil qu’est le style du maître, partageons la dernière coupe de ce cru fastueux qui arrosa les deux mille quarante-huit pages de cet extravagant  banquet.
(Avertissement au lecteur novice qui n’aurait jamais nagé dans du Proust : appréhende les phrases de façon holistique, dans leur globalité, glisse et vois venir entre ses innombrables ponctuations ; le motif d’un accord ou le sujet d’un verbe à la conjugaison à priori choquante peut être après la prochaine virgule… où celle d’après… ou encore celle d’avant.  
Respire la tête hors de l’eau et ne t’arrête pas.)

Voici donc la dernière page de la Recherche… le temps, la vieillesse, la mémoire et le sentiment de notre propre finitude ; une pure merveille.

...
J’éprouvais un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer comme je le pouvais avec lui. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne me savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années.
Je venais de comprendre pourquoi le duc de Guermantes, dont j’avais admiré en le regardant assis sur une chaise, combien il avait peu vieilli bien qu’il eût tellement plus d’années que moi au-dessous de lui, dès qu’il s’était levé et avait voulu se tenir debout, avait vacillé sur des jambes flageolantes comme celles de ces vieux archevêques sur lesquels il n’y a de solide que leur croix métallique et vers lesquels s’empressent des jeunes séminaristes gaillards, et ne s’était avancé qu’en tremblant comme une feuille, sur le sommet peu praticable de quatre-vingt-trois années, comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasses, grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuses, et d’où tout d’un coup ils tombaient. (Était-ce pour cela que la figure des hommes d’un certain âge était, aux yeux du plus ignorant, si impossible à confondre avec celle d’un jeune homme et n’apparaissait qu’à travers le sérieux d’une espèce de nuage ?) Je m’effrayais que les miennes fussent déjà si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j’aurais encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui descendait déjà si loin. Aussi, si elle m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon oeuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y écrire les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années à des époques, vécues par eux si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer - dans le Temps.

FIN

Ça calme, non ?
Peuchère, c’est simplement giganteste !

©Sipa


 Merci ami Marcel...

2 commentaires:

  1. Honnêtement, je ne me sens pas encore le courage de m'attaquer à la prose du monsieur. Je vais gentiment en finir avec l'ami Zola (plus que 3 Rougon-Macquart)et après, je vais lorgner du côté de balzac.
    En tout cas, félicitations, tu es parvenus au sommet du col avant la voiture-balai et c'était pas gagné d'avance !

    RépondreSupprimer